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Ça m’a fait penser à l’album Murder, Misery And Then Goodnight de Kristin Hersh dont j’ai déjà parlé plusieurs fois.
Elle y reprend des standards américains qui lui servaient de berceuses, alors que c’étaient des histoires sordides de crimes passionnels, violents et comme inconscients de leur propre part de mal.
Voici la triste histoire de Poor Ellen Smith.
Photographie (détail) de Corinne May Botz.
Étrange travail que celui de Corinne May Botz.
Elle a réalisé des photographies à partir de scènes de crime des années 1930, reconstituées en miniatures. Dans ses clichés se mêlent donc le jeu enfantin des maisons de poupées, et le sérieux morbide de la crudité de meurtres. L’horreur muette de ces scènes apparaît d’autant plus dans l’aspect quotidien de ces mises en scène, réalistes grâce au souci du détail et la banalité des intérieurs des reconstitutions. Maisons de poupées et traces de sang créent un choc violent dans nos rétines.
Ça y est, j’ai fini Les Revenants, de Laura Kasischke.
C’est un très grand livre. Un de ses meilleurs. Un thriller comme Un oiseau blanc dans le blizzard, écrit aussi subtilement que La couronne verte, mais cette fois dans un univers de gris et de blanc.
Sur le campus de l’Université, c’est principalement l’hiver, et entre les méandres gris et complexes de ces bâtiments illustres, la blanche neige ne cesse de tomber, recouvrant tout d’un masque uniforme. Et même si ces disparitions de blondes jeunes filles vierges, ces rites morbides de bizutage en sororités peuvent faire penser à la littérature gothique de la fin du XVIIIème, frôlant le fantastique du XIXème, nous sommes bien en 2012. Les étudiants ont des Ipad, des partiels à valider, des drogues à consommer, des vies sexuelles actives.
Seulement voilà. Les jeunes gens tombent amoureux, et l’amour n’est pas qu’une rose blanche qui éclôt dans un jardin lumineux. Nicole la blonde, la pure, avec ses ongles vernis de rose, disparaît au cours de ce qui semble un terrible accident, causé par celui qui l’aimait d’une passion folle mais chaste. Il semble pour toujours condamné à être hanté par son souvenir, son apparition même. Amour romantique ? Rêve de jeune fille ?
Non. La neige qui dissimule les choses ne parvient pas à tout gommer ; et des phénomènes étranges, il s’en passe à l’Université, même après le décès de Nicole. Alors, péniblement, dans la souffrance, luttant contre l’amnésie et la mauvaise volonté évidente de l’administration, plusieurs personnages s’intéressent à la morte, aux morts, à leur devenir. Alternant passages précédant la mort de Nicole et passages lui succédant, Laura Kasischke tisse sa toile blanche, rendant la lecture haletante. La jeune oie blanche se révèle plus complexe que prévu. Y aura-t-il toujours une main courageuse pour enlever l’épaisseur de neige qui recouvre les éléments de son silence ouaté ? Ou bien finira-t-elle, inexorablement, par avoir le dessus et uniformiser toutes ces soeurs d’études ?
Car il s’agit bien de cela nous glisse l’auteure, toujours inquiète par le sort des adolescentes américaines du XXIème siècle. L’Université et ses rites obscurs accentuent jusqu’à la folie le culte de la ressemblance entre les étudiantes. S’intégrer, appartenir à un groupe exigent des robes blanches, des cheveux blonds, des silhouettes graciles. Tant de beautés, livrées sur l’autel de l’Uni-versité, de l’Uni-formité. Un cauchemar éveillé. Ces grappes de jeunes filles, enlacées par leur amitié et leur appartenance, telles les Virgin Suicides, (pas vraiment vierges, pas vraiment suicidées, mais on ne peut s’empêcher de penser aux soeurs Lisbonn à la lecture du livre), sont-elles alanguies dans des poses innocentes ou lascives ? Comment peut-on mal les connaître à ce point ? Comment peut-on les confondre à ce point ? Sont-elles interchangeables ? C’est la pire hypothèse envisagée par l’auteure, mais elle a l’intelligence et la subtilité d’apporter des demies réponses à des mystères insondables, à des questions insupportables. Doucement, elle esquisse des lignes, des pistes dans le blanc de la neige, mais celle-ci, inlassable, continue son travail d’effacement. Et les revenants, en passant par là, ne laisseront pas de traces.