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Posts tagged: Laura Kasischke

Ça y est, j’ai fini Les Revenants, de Laura Kasischke.
C’est un très grand livre. Un de ses meilleurs. Un thriller comme Un oiseau blanc dans le blizzard, écrit aussi subtilement que La couronne verte, mais cette fois dans un univers de gris et de blanc. 
Sur le campus de l’Université, c’est principalement l’hiver, et entre les méandres gris et complexes de ces bâtiments illustres, la blanche neige ne cesse de tomber, recouvrant tout d’un masque uniforme. Et même si ces disparitions de blondes jeunes filles vierges, ces rites morbides de bizutage en sororités peuvent faire penser à la littérature gothique de la fin du XVIIIème, frôlant le fantastique du XIXème, nous sommes bien en 2012. Les étudiants ont des Ipad, des partiels à valider, des drogues à consommer, des vies sexuelles actives. 
Seulement voilà. Les jeunes gens tombent amoureux, et l’amour n’est pas qu’une rose blanche qui éclôt dans un jardin lumineux. Nicole la blonde, la pure, avec ses ongles vernis de rose, disparaît au cours de ce qui semble un terrible accident, causé par celui qui l’aimait d’une passion folle mais chaste. Il semble pour toujours condamné à être hanté par son souvenir, son apparition même. Amour romantique ? Rêve de jeune fille ?
Non. La neige qui dissimule les choses ne parvient pas à tout gommer ; et des phénomènes étranges, il s’en passe à l’Université, même après le décès de Nicole. Alors, péniblement, dans la souffrance, luttant contre l’amnésie et la mauvaise volonté évidente de l’administration, plusieurs personnages s’intéressent à la morte, aux morts, à leur devenir. Alternant passages précédant la mort de Nicole et passages lui succédant, Laura Kasischke tisse sa toile blanche, rendant la lecture haletante. La jeune oie blanche se révèle plus complexe que prévu. Y aura-t-il toujours une main courageuse pour enlever l’épaisseur de neige qui recouvre les éléments de son silence ouaté ? Ou bien finira-t-elle, inexorablement, par avoir le dessus et uniformiser toutes ces soeurs d’études ? 
Car il s’agit bien de cela nous glisse l’auteure, toujours inquiète par le sort des adolescentes américaines du XXIème siècle. L’Université et ses rites obscurs accentuent jusqu’à la folie le culte de la ressemblance entre les étudiantes. S’intégrer, appartenir à un groupe exigent des robes blanches, des cheveux blonds, des silhouettes graciles. Tant de beautés, livrées sur l’autel de l’Uni-versité, de l’Uni-formité. Un cauchemar éveillé. Ces grappes de jeunes filles, enlacées par leur amitié et leur appartenance, telles les Virgin Suicides, (pas vraiment vierges, pas vraiment suicidées, mais on ne peut s’empêcher de penser aux soeurs Lisbonn à la lecture du livre), sont-elles alanguies dans des poses innocentes ou lascives ? Comment peut-on mal les connaître à ce point ? Comment peut-on les confondre à ce point ? Sont-elles interchangeables ? C’est la pire hypothèse envisagée par l’auteure, mais elle a l’intelligence et la subtilité d’apporter des demies réponses à des mystères insondables, à des questions insupportables. Doucement, elle esquisse des lignes, des pistes dans le blanc de la neige, mais celle-ci, inlassable, continue son travail d’effacement. Et les revenants, en passant par là, ne laisseront pas de traces.

Ça y est, j’ai fini Les Revenants, de Laura Kasischke.

C’est un très grand livre. Un de ses meilleurs. Un thriller comme Un oiseau blanc dans le blizzard, écrit aussi subtilement que La couronne verte, mais cette fois dans un univers de gris et de blanc. 

Sur le campus de l’Université, c’est principalement l’hiver, et entre les méandres gris et complexes de ces bâtiments illustres, la blanche neige ne cesse de tomber, recouvrant tout d’un masque uniforme. Et même si ces disparitions de blondes jeunes filles vierges, ces rites morbides de bizutage en sororités peuvent faire penser à la littérature gothique de la fin du XVIIIème, frôlant le fantastique du XIXème, nous sommes bien en 2012. Les étudiants ont des Ipad, des partiels à valider, des drogues à consommer, des vies sexuelles actives. 

Seulement voilà. Les jeunes gens tombent amoureux, et l’amour n’est pas qu’une rose blanche qui éclôt dans un jardin lumineux. Nicole la blonde, la pure, avec ses ongles vernis de rose, disparaît au cours de ce qui semble un terrible accident, causé par celui qui l’aimait d’une passion folle mais chaste. Il semble pour toujours condamné à être hanté par son souvenir, son apparition même. Amour romantique ? Rêve de jeune fille ?

Non. La neige qui dissimule les choses ne parvient pas à tout gommer ; et des phénomènes étranges, il s’en passe à l’Université, même après le décès de Nicole. Alors, péniblement, dans la souffrance, luttant contre l’amnésie et la mauvaise volonté évidente de l’administration, plusieurs personnages s’intéressent à la morte, aux morts, à leur devenir. Alternant passages précédant la mort de Nicole et passages lui succédant, Laura Kasischke tisse sa toile blanche, rendant la lecture haletante. La jeune oie blanche se révèle plus complexe que prévu. Y aura-t-il toujours une main courageuse pour enlever l’épaisseur de neige qui recouvre les éléments de son silence ouaté ? Ou bien finira-t-elle, inexorablement, par avoir le dessus et uniformiser toutes ces soeurs d’études ? 

Car il s’agit bien de cela nous glisse l’auteure, toujours inquiète par le sort des adolescentes américaines du XXIème siècle. L’Université et ses rites obscurs accentuent jusqu’à la folie le culte de la ressemblance entre les étudiantes. S’intégrer, appartenir à un groupe exigent des robes blanches, des cheveux blonds, des silhouettes graciles. Tant de beautés, livrées sur l’autel de l’Uni-versité, de l’Uni-formité. Un cauchemar éveillé. Ces grappes de jeunes filles, enlacées par leur amitié et leur appartenance, telles les Virgin Suicides, (pas vraiment vierges, pas vraiment suicidées, mais on ne peut s’empêcher de penser aux soeurs Lisbonn à la lecture du livre), sont-elles alanguies dans des poses innocentes ou lascives ? Comment peut-on mal les connaître à ce point ? Comment peut-on les confondre à ce point ? Sont-elles interchangeables ? C’est la pire hypothèse envisagée par l’auteure, mais elle a l’intelligence et la subtilité d’apporter des demies réponses à des mystères insondables, à des questions insupportables. Doucement, elle esquisse des lignes, des pistes dans le blanc de la neige, mais celle-ci, inlassable, continue son travail d’effacement. Et les revenants, en passant par là, ne laisseront pas de traces.

Pour tout vous dire, j’essaie péniblement en ce moment, de lire le dernier Laura Kasischke, auteure que j’adore.
Le livre s’appelle Les Revenants, et je n’en suis que page 68 parce que je manque de temps. Car sinon, encore une fois, sa prose me prend par la main et m’emmène vers cette inquiétante étrangeté dont elle seule a le secret.
Voici le début :
“La scène de l’accident était exempte de sang et empreinte d’une grande beauté.
Telle fut la première pensée qui vint à l’esprit de Shelly au moment où elle arrêtait sa voiture.
Une grande beauté.
La pleine lune était accrochée dans la ramure humide et nue d’un frêne. L’astre déversait ses rayons sur la fille, dont les cheveux blonds étaient déployés en éventail autour de son visage. Elle gisait sur le côté, jambes jointes, genoux fléchis. On eût dit qu’elle avait sauté, peut-être de cet arbre en surplomb ou bien du haut du ciel, pour se poser au sol avec une grâce inconcevable. Sa robe noire était étendue autour d’elle comme une ombre.”
Nicole Werner, LA jeune fille blonde et gracieuse de l’Honors College, est devenue une revenante. Avec Laura Kasischke, on est sûrs que ça va nous hanter…
Peinture d’Aaron Wiesenfeld.

Pour tout vous dire, j’essaie péniblement en ce moment, de lire le dernier Laura Kasischke, auteure que j’adore.

Le livre s’appelle Les Revenants, et je n’en suis que page 68 parce que je manque de temps. Car sinon, encore une fois, sa prose me prend par la main et m’emmène vers cette inquiétante étrangeté dont elle seule a le secret.

Voici le début :

“La scène de l’accident était exempte de sang et empreinte d’une grande beauté.

Telle fut la première pensée qui vint à l’esprit de Shelly au moment où elle arrêtait sa voiture.

Une grande beauté.

La pleine lune était accrochée dans la ramure humide et nue d’un frêne. L’astre déversait ses rayons sur la fille, dont les cheveux blonds étaient déployés en éventail autour de son visage. Elle gisait sur le côté, jambes jointes, genoux fléchis. On eût dit qu’elle avait sauté, peut-être de cet arbre en surplomb ou bien du haut du ciel, pour se poser au sol avec une grâce inconcevable. Sa robe noire était étendue autour d’elle comme une ombre.”

Nicole Werner, LA jeune fille blonde et gracieuse de l’Honors College, est devenue une revenante. Avec Laura Kasischke, on est sûrs que ça va nous hanter…

Peinture d’Aaron Wiesenfeld.

Une nouvelle fable de Laura Kasischke : En un monde parfait.
(Bon sang, je viens de finir un livre !!! Ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé.)
Et c’est un livre particulièrement intéressant, en forme de fable, de parabole. 
L’histoire commence comme un conte de fées : Jiselle, après avoir été longtemps figurante dans sa propre vie, épouse un homme bien sous tous rapports (beau, riche, veuf, séduisant, attentionné…) , inespéré. Elle se coule dans sa nouvelle vie en dérangeant le moins possible, ne croyant pas à sa chance. Et sa nouvelle vie inclut une belle maison de banlieue polissée du Midwest, et surtout trois enfants sur lesquels elle se retrouve à veiller, après avoir démissionné de son travail tandis que son nouveau mari pimpant est de plus en plus absent, pris par ses déplacements professionnels.
Mais, c’est un conte moderne. Un conte dans lequel elle est la belle-mère, et les enfants plutôt peu accueillants. Un conte où des guerres grondent au loin, et où une maladie, un virus nouveau, décime méticuleusement les américains (Britney Spears ! le frère de Brad Pitt !) qui deviennent persona non grata dans le monde entier. Il y a une immense culpabilité qui rôde dans le roman. La culpabilité d’une nation qui pollue, qui s’est fait détester et qui est punie par la planète (l’environnement en colère ayant remplacé Dieu envoyant la Peste Noire). Alors, les banlieusards sortent de leur torpeur et se mettent à glisser vers des conduites à risques, pré-apocalyptiques ; la civilisation s’effondre : l’électricité dysfonctionne plus souvent que le contraire, les échanges internationaux cessent, le carburant devient rare, la consommation devient impossible.
Jiselle, l’oie blanche du début, redresse la tête, courageusement. Elle devient mère. Une vraie. Pas celle qui aurait nécessairement porté les enfants en son sein. Non, les trois enfants sur lesquels elle veille préexistaient à son mariage. Mais une mère qui aime, nourrit et rassure la maisonnée. Pendant que la nature reprend ses droits dans les rues de la banlieue désertée ou décimée, elle se démène pour récolter des vivres, n’hésitant pas à chasser. Le lien qu’elle tisse, soir après soir, avec Sam, le plus jeune enfant, en lisant un recueil de contes d’Andersen dans lequel ils puisent tous deux force et astuces de survie venues d’un autre temps, finit par se généraliser et prendre dans son filet les autres enfants, des voisins esseulés…
En retournant vers des formes d’activités primitives, Jiselle se rapproche de l’archétype de la femme sauvage rendue à ses instincts de survie. C’est un livre qui plairait à Clarissa Pinkolà-Estès, je pense.
Mais surtout, en le lisant, je n’ai cessé de penser à Daphné Du Maurier. Je me demande si c’est un fait exprès, si Laura Kasischke a consciemment rendu hommage à l’auteure britannique. Mais, tout de même, tant de coïncidences… le livre entier me semble truffé de clins d’oeil à Rebecca et à la nouvelle Les Oiseaux (dont l’adaptation d’Hitchcock est évidemment plus connue et à laquelle il est d’ailleurs fait allusion dans le roman dont on parle). Jiselle ressemble tellement à la narratrice de Rebecca, timide et maladroite dans son nouveau rôle d’épouse, écrasée par l’apparente perfection de la morte qu’elle “remplace”. Et la menace extérieure, le virus propagé par les rats où les oiseaux qui force la famille à se replier à l’intérieur, en comptant ses vivres… Jusqu’à la scène (clin d’oeil au film d’Hitchcock ? -c’est le cas de le dire-), où Jiselle découvre le cadavre du voisin aux yeux liquéfiés dans ses orbites-conséquence de la maladie nouvelle- (tandis que le voisin attaqué par les oiseaux avait les yeux crevés et dévorés par lesdits volatiles dans une séquence cinématographique épouvantablement silencieuse)…
Bref, on passe, dans ce livre assez haletant, du conte de fées (auquel pourtant Laura Kasischke nous a habitué à ne pas croire) à une sorte de récit d’anticipation flirtant avec le fantastique (la première partie est ma préférée, quand on bascule dans l’inquiétante étrangeté, dans laquelle excelle l’auteur, où chaque phrase commencée dans l’aise se termine sur une menace imminente), pour retomber dans un genre moralisateur assez schématique, presque allégorique. Un roman très intéressant, mais peut-être un peu trop schématique, trop dégagé des zones floues et libres que l’écriture de Laura Kasischke distille habituellement. Peut-être que cette fois, l’auteure apparaît plus comme citoyenne derrière sa fiction que comme poète. 
Après la crise mondiale, un livre en colère. Une colère peut-être par encore soluble dans la fiction.

Une nouvelle fable de Laura Kasischke : En un monde parfait.

(Bon sang, je viens de finir un livre !!! Ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé.)

Et c’est un livre particulièrement intéressant, en forme de fable, de parabole. 

L’histoire commence comme un conte de fées : Jiselle, après avoir été longtemps figurante dans sa propre vie, épouse un homme bien sous tous rapports (beau, riche, veuf, séduisant, attentionné…) , inespéré. Elle se coule dans sa nouvelle vie en dérangeant le moins possible, ne croyant pas à sa chance. Et sa nouvelle vie inclut une belle maison de banlieue polissée du Midwest, et surtout trois enfants sur lesquels elle se retrouve à veiller, après avoir démissionné de son travail tandis que son nouveau mari pimpant est de plus en plus absent, pris par ses déplacements professionnels.

Mais, c’est un conte moderne. Un conte dans lequel elle est la belle-mère, et les enfants plutôt peu accueillants. Un conte où des guerres grondent au loin, et où une maladie, un virus nouveau, décime méticuleusement les américains (Britney Spears ! le frère de Brad Pitt !) qui deviennent persona non grata dans le monde entier. Il y a une immense culpabilité qui rôde dans le roman. La culpabilité d’une nation qui pollue, qui s’est fait détester et qui est punie par la planète (l’environnement en colère ayant remplacé Dieu envoyant la Peste Noire). Alors, les banlieusards sortent de leur torpeur et se mettent à glisser vers des conduites à risques, pré-apocalyptiques ; la civilisation s’effondre : l’électricité dysfonctionne plus souvent que le contraire, les échanges internationaux cessent, le carburant devient rare, la consommation devient impossible.

Jiselle, l’oie blanche du début, redresse la tête, courageusement. Elle devient mère. Une vraie. Pas celle qui aurait nécessairement porté les enfants en son sein. Non, les trois enfants sur lesquels elle veille préexistaient à son mariage. Mais une mère qui aime, nourrit et rassure la maisonnée. Pendant que la nature reprend ses droits dans les rues de la banlieue désertée ou décimée, elle se démène pour récolter des vivres, n’hésitant pas à chasser. Le lien qu’elle tisse, soir après soir, avec Sam, le plus jeune enfant, en lisant un recueil de contes d’Andersen dans lequel ils puisent tous deux force et astuces de survie venues d’un autre temps, finit par se généraliser et prendre dans son filet les autres enfants, des voisins esseulés…

En retournant vers des formes d’activités primitives, Jiselle se rapproche de l’archétype de la femme sauvage rendue à ses instincts de survie. C’est un livre qui plairait à Clarissa Pinkolà-Estès, je pense.

Mais surtout, en le lisant, je n’ai cessé de penser à Daphné Du Maurier. Je me demande si c’est un fait exprès, si Laura Kasischke a consciemment rendu hommage à l’auteure britannique. Mais, tout de même, tant de coïncidences… le livre entier me semble truffé de clins d’oeil à Rebecca et à la nouvelle Les Oiseaux (dont l’adaptation d’Hitchcock est évidemment plus connue et à laquelle il est d’ailleurs fait allusion dans le roman dont on parle). Jiselle ressemble tellement à la narratrice de Rebecca, timide et maladroite dans son nouveau rôle d’épouse, écrasée par l’apparente perfection de la morte qu’elle “remplace”. Et la menace extérieure, le virus propagé par les rats où les oiseaux qui force la famille à se replier à l’intérieur, en comptant ses vivres… Jusqu’à la scène (clin d’oeil au film d’Hitchcock ? -c’est le cas de le dire-), où Jiselle découvre le cadavre du voisin aux yeux liquéfiés dans ses orbites-conséquence de la maladie nouvelle- (tandis que le voisin attaqué par les oiseaux avait les yeux crevés et dévorés par lesdits volatiles dans une séquence cinématographique épouvantablement silencieuse)…

Bref, on passe, dans ce livre assez haletant, du conte de fées (auquel pourtant Laura Kasischke nous a habitué à ne pas croire) à une sorte de récit d’anticipation flirtant avec le fantastique (la première partie est ma préférée, quand on bascule dans l’inquiétante étrangeté, dans laquelle excelle l’auteur, où chaque phrase commencée dans l’aise se termine sur une menace imminente), pour retomber dans un genre moralisateur assez schématique, presque allégorique. Un roman très intéressant, mais peut-être un peu trop schématique, trop dégagé des zones floues et libres que l’écriture de Laura Kasischke distille habituellement. Peut-être que cette fois, l’auteure apparaît plus comme citoyenne derrière sa fiction que comme poète. 

Après la crise mondiale, un livre en colère. Une colère peut-être par encore soluble dans la fiction.