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Posts tagged: Jeunes filles en fleurs

Les filles de l’ombre (qui rayonnent quand même).

Elle est culottée Sofia Coppola. Après des débuts acclamés, elle a continué de creuser le sillon des “riches malheureux”. En s’intéressant au destin de Marie-Antoinette d’abord, vu à travers la lorgnette de la futilité inconsciente ; mais pire, elle enfonce le clou (son clou, elle fait des films personnels), en s’intéressant dans Somewhere à la vie dorée d’un acteur d’Hollywood couronnée de succès et qui pourtant souffre d’un vide abyssal dans son existence et d’un ennui quasi métaphysique. Forcément, ça énerve. On lui reproche de se répéter, de ne s’intéresser qu’à des personnages privilégiés comme elle (fille d’un réalisateur célébrissime) -est-ce qu’on reprochait à Proust de ne parler que l’aristocratie en son temps ? Ah, oui, c’est vrai-. Et comme pour aggraver son cas, dans Somewhere, elle filme le quotidien facile de cet homme riche et oisif avec lenteur, d’une manière laconique, presque plate. Elle frôle l’ennui du spectateur en rendant aussi bien celui de son protagoniste, joué par un Stephen Dorff aux paupières lourdes parfaites. Il boit, regarde des filles payées se trémousser pour lui, rencontre des filles se déhancher gratuitement pour lui, croule sous l’abondance du choix, picore des rencontres sexuelles passablement ratées, fume, prend des médicaments, se rend mécaniquement aux rendez-vous que son métier réclame. Un automate. Une caricature de l’acteur sexy et en vogue. Une enveloppe vide.

Oui mais voilà. Tout est délibérément morne et plat (dans ce monde de paillettes qui fait rêver tant de gens) jusqu’à ce que déboule sa fille de 11 ans, Cleo, dont on devine qu’il suit l’éducation d’assez loin. Et Cleo, elle est incarnée par Elle Fanning. Et ça change tout. C’est une pré-adolescente toute en bras et en jambes et en longs cheveux. Une haute brindille qui mélange grâce, énergie, maladresse en virevoltant légèrement autour de son papa, qu’elle accepte comme il est. Une exquise esquisse, délicieuse enfant, qui rappelle la douceur de Charlotte Gainsbourg à ses débuts, la légèreté en plus.

La fille dans l’ombre, puisque c’est ce qu’elle est : fille d’un acteur ultra exposé, tandis qu’elle est relativement peu mêlée à ce monde-là. Mais comme une fée habillée de jeans et de T-shirts trop grands, elle enchante ce qui l’entoure. À son contact son père se révèle doux, attentif, complice. Forcé de passer davantage de temps avec elle que d’ordinaire, il va même prendre goût à cette vraie relation. Une femme en devenir avec qui il n’a pas à jouer de rôle, qui ne demande pas grand-chose, qui apporte juste sa présence lumineuse et fraîche. Elle Fanning rayonne quand elle observe, tranquille, tout le monde s’affairer autour de sa star de père, de ses grand yeux limpides. Elle minaude peu, juste comme on minaude, timidement, à onze ans. À onze ans, quand on est fille, on danse pour passer d’une pièce à l’autre, par exemple. Eh bien Elle Fanning le fait, avec la grâce fragile qu’il faut.

Cette jeune fée va ranimer le père. On ne nous dit pas trop comment, et tant mieux. On devine juste qu’il va se trouver sa place, somewhere, pas trop loin de Cleo.

Ce qui m’a intéressée, au-delà de ce film, c’est la récurrence de ce thème de la jeune fille/femme qui vit dans l’ombre d’un important personnage, que l’on retrouve dans plusieurs des films de Sofia Coppola (Lost In Translation, Marie-Antoinette, Somewhere). Evidemment qu’il y a une dimension autobiographique. Ce n’est pas ce qui me passionne le plus. Ce qui me touche, c’est que film après film, elle continue d’explorer ce thème, qui est le sien. Je trouve que c’est honnête, et je ne trouve pas qu’elle se répète pour autant. Je trouve cette prise de risque assez audacieuse même. Elle parle de ce qu’elle connaît, de ce qui la touche, et même si ça ne ressemble pas à nos vies de quidam, parce qu’elle est sincère, honnête et maligne, ça nous parle quand même. C’est un peu ça le principe d’une oeuvre réussie me semble-t-il. Donc même si son prochain film parle d’une jeune femme vivotant dans l’ombre d’un oisif de la haute, je lui ferai confiance.

Ça y est, j’ai fini Les Revenants, de Laura Kasischke.
C’est un très grand livre. Un de ses meilleurs. Un thriller comme Un oiseau blanc dans le blizzard, écrit aussi subtilement que La couronne verte, mais cette fois dans un univers de gris et de blanc. 
Sur le campus de l’Université, c’est principalement l’hiver, et entre les méandres gris et complexes de ces bâtiments illustres, la blanche neige ne cesse de tomber, recouvrant tout d’un masque uniforme. Et même si ces disparitions de blondes jeunes filles vierges, ces rites morbides de bizutage en sororités peuvent faire penser à la littérature gothique de la fin du XVIIIème, frôlant le fantastique du XIXème, nous sommes bien en 2012. Les étudiants ont des Ipad, des partiels à valider, des drogues à consommer, des vies sexuelles actives. 
Seulement voilà. Les jeunes gens tombent amoureux, et l’amour n’est pas qu’une rose blanche qui éclôt dans un jardin lumineux. Nicole la blonde, la pure, avec ses ongles vernis de rose, disparaît au cours de ce qui semble un terrible accident, causé par celui qui l’aimait d’une passion folle mais chaste. Il semble pour toujours condamné à être hanté par son souvenir, son apparition même. Amour romantique ? Rêve de jeune fille ?
Non. La neige qui dissimule les choses ne parvient pas à tout gommer ; et des phénomènes étranges, il s’en passe à l’Université, même après le décès de Nicole. Alors, péniblement, dans la souffrance, luttant contre l’amnésie et la mauvaise volonté évidente de l’administration, plusieurs personnages s’intéressent à la morte, aux morts, à leur devenir. Alternant passages précédant la mort de Nicole et passages lui succédant, Laura Kasischke tisse sa toile blanche, rendant la lecture haletante. La jeune oie blanche se révèle plus complexe que prévu. Y aura-t-il toujours une main courageuse pour enlever l’épaisseur de neige qui recouvre les éléments de son silence ouaté ? Ou bien finira-t-elle, inexorablement, par avoir le dessus et uniformiser toutes ces soeurs d’études ? 
Car il s’agit bien de cela nous glisse l’auteure, toujours inquiète par le sort des adolescentes américaines du XXIème siècle. L’Université et ses rites obscurs accentuent jusqu’à la folie le culte de la ressemblance entre les étudiantes. S’intégrer, appartenir à un groupe exigent des robes blanches, des cheveux blonds, des silhouettes graciles. Tant de beautés, livrées sur l’autel de l’Uni-versité, de l’Uni-formité. Un cauchemar éveillé. Ces grappes de jeunes filles, enlacées par leur amitié et leur appartenance, telles les Virgin Suicides, (pas vraiment vierges, pas vraiment suicidées, mais on ne peut s’empêcher de penser aux soeurs Lisbonn à la lecture du livre), sont-elles alanguies dans des poses innocentes ou lascives ? Comment peut-on mal les connaître à ce point ? Comment peut-on les confondre à ce point ? Sont-elles interchangeables ? C’est la pire hypothèse envisagée par l’auteure, mais elle a l’intelligence et la subtilité d’apporter des demies réponses à des mystères insondables, à des questions insupportables. Doucement, elle esquisse des lignes, des pistes dans le blanc de la neige, mais celle-ci, inlassable, continue son travail d’effacement. Et les revenants, en passant par là, ne laisseront pas de traces.

Ça y est, j’ai fini Les Revenants, de Laura Kasischke.

C’est un très grand livre. Un de ses meilleurs. Un thriller comme Un oiseau blanc dans le blizzard, écrit aussi subtilement que La couronne verte, mais cette fois dans un univers de gris et de blanc. 

Sur le campus de l’Université, c’est principalement l’hiver, et entre les méandres gris et complexes de ces bâtiments illustres, la blanche neige ne cesse de tomber, recouvrant tout d’un masque uniforme. Et même si ces disparitions de blondes jeunes filles vierges, ces rites morbides de bizutage en sororités peuvent faire penser à la littérature gothique de la fin du XVIIIème, frôlant le fantastique du XIXème, nous sommes bien en 2012. Les étudiants ont des Ipad, des partiels à valider, des drogues à consommer, des vies sexuelles actives. 

Seulement voilà. Les jeunes gens tombent amoureux, et l’amour n’est pas qu’une rose blanche qui éclôt dans un jardin lumineux. Nicole la blonde, la pure, avec ses ongles vernis de rose, disparaît au cours de ce qui semble un terrible accident, causé par celui qui l’aimait d’une passion folle mais chaste. Il semble pour toujours condamné à être hanté par son souvenir, son apparition même. Amour romantique ? Rêve de jeune fille ?

Non. La neige qui dissimule les choses ne parvient pas à tout gommer ; et des phénomènes étranges, il s’en passe à l’Université, même après le décès de Nicole. Alors, péniblement, dans la souffrance, luttant contre l’amnésie et la mauvaise volonté évidente de l’administration, plusieurs personnages s’intéressent à la morte, aux morts, à leur devenir. Alternant passages précédant la mort de Nicole et passages lui succédant, Laura Kasischke tisse sa toile blanche, rendant la lecture haletante. La jeune oie blanche se révèle plus complexe que prévu. Y aura-t-il toujours une main courageuse pour enlever l’épaisseur de neige qui recouvre les éléments de son silence ouaté ? Ou bien finira-t-elle, inexorablement, par avoir le dessus et uniformiser toutes ces soeurs d’études ? 

Car il s’agit bien de cela nous glisse l’auteure, toujours inquiète par le sort des adolescentes américaines du XXIème siècle. L’Université et ses rites obscurs accentuent jusqu’à la folie le culte de la ressemblance entre les étudiantes. S’intégrer, appartenir à un groupe exigent des robes blanches, des cheveux blonds, des silhouettes graciles. Tant de beautés, livrées sur l’autel de l’Uni-versité, de l’Uni-formité. Un cauchemar éveillé. Ces grappes de jeunes filles, enlacées par leur amitié et leur appartenance, telles les Virgin Suicides, (pas vraiment vierges, pas vraiment suicidées, mais on ne peut s’empêcher de penser aux soeurs Lisbonn à la lecture du livre), sont-elles alanguies dans des poses innocentes ou lascives ? Comment peut-on mal les connaître à ce point ? Comment peut-on les confondre à ce point ? Sont-elles interchangeables ? C’est la pire hypothèse envisagée par l’auteure, mais elle a l’intelligence et la subtilité d’apporter des demies réponses à des mystères insondables, à des questions insupportables. Doucement, elle esquisse des lignes, des pistes dans le blanc de la neige, mais celle-ci, inlassable, continue son travail d’effacement. Et les revenants, en passant par là, ne laisseront pas de traces.

[Flash 9 is required to listen to audio.]
Moving by Kate Bush from the album: The Kick Inside

Seulement voilà. C’est aussi ça grandir. Passer du rock qui induit l’idée du collectif basique et basé sur la pulsation fédératrice à l’individualité d’une personnalité… Kate Bush et son Kick Inside viennent bousculer les trois jeunes filles.

Voici l’écoute du début de l’album… Un choc.

“Silence. Cri sauvage dans le lointain, hurlement animal dans les sous-bois profonds ou larsens de sirènes à l’approche des falaises ? Il semble aussi qu’il y ait du vent, encore du vent. ce sont des baleines, souffle Nina sans relever la tête, c’est le chant des baleines. Cavale du clavier maintenant, un ruissellement sombre, puis les guitares, la basse, la batterie. (…)

Voix. Un éclair dans le ciel de l’Ouest. Un son qui électrise l’espace. Le fractionne puis le colonise. Une vois perchée, aiguë. Une voix de fille, on le sait. Mais haute à ce point c’est une blague, un culot monstre celle-là, elle a dix-huit ans ? Lise s’est redressée sur les coudes. Ne s’y attendait pas. Rien ne cille, rien ne tremble dans la voix de Kate Bush, laquelle se déploie dans la chambre, portée par la fougue des timides et l’aplomb des filles qui sortent du bois pour la première fois, décrit des boucles invraisemblables, trace des arabesques vocales insensées en une ligne qui bientôt se dilate jusqu’à devenir l’espace même. Rien de la fragilité féminine enflée pour séduire, aucun éther, aucune vapeur, c’est solide et maîtrisé, irréductible comme du caillou -c’est une pierre noire et scintillante, c’est du mica. Tour de force et leçon d’art militaire : la fille qui chante, surjouant son genre, le déjoue, utilise son point faible de sexe faible, la petite voix, le filet d’or, le bijou du pendentif sur la gorge du rossignol, et s’en sert comme d’un levier pour se propulser hors du lieu où elle était assignée, attendue. La science du judoka. Ensuite elle file, elle tient la note, tient le temps. Plus loin, plus ample, plus brillant, plus tendu. Diamant sur microsillons, le disque tourne, l’aiguille trace, pénètre le coeur de la mélodie et l’espace vrille autour de nous.”

A-t-on jamais mieux parlé de la voix juvénile de Kate Bush et de la chanson qui ouvre son tout premier disque : Moving ?

Extrait 3 de Dans les rapides, Maylis de Kerangal.